La vraie vie dans l’État islamique

Publication: “L’Echo”

Têtes tranchées exposées sur la place publique, femmes fouettées parce qu’elles ne portent pas le niqab selon les règles, enfants qui s’entraînent à décapiter la tête de leurs poupées, et dans les écoles, suppression de toute référence à la poésie et à l’art. C’est le quotidien des habitants de l’État islamique.

La ville de Raqqa, conquise en juin 2013 par les combattants du groupe terroriste et capitale du califat autoproclamé, est la meilleure illustration de la manière dont l’État islamique (EI) met en place sa structure étatique en Syrie et en Irak. On y trouve désormais des tribunaux islamiques, une police de la charia (hisbah) et une police islamique. “La police de la charia s’occupe des petits délits”, explique Fares via Skype qui, à vingt ans, vit depuis des années à Raqqa. “Elle vérifie par exemple si l’interdiction des cigarettes et de l’alcool est respectée et si les magasins ferment au moment de la prière. Les délits plus graves comme les vols et les meurtres sont traités par la police et le tribunal islamistes.”

“S’ils vous disent de faire ceci ou cela, vous n’avez pas le choix. L’EI gère Raqqa comme une police d’État”, soupire Abu Mohammed, un des seize activistes du mouvement “Raqqa est massacrée en silence”, une campagne qui tente de communiquer vers l’extérieur, y compris via Skype, sur les actes de violence commis par l’EI. L’activiste syrien se sentait étranger dans sa propre ville. Il y a peu, il a fui vers la Turquie, car rester devenait trop dangereux. Il y a quelques mois, son grand ami Moutaz Billah a été assassiné par des combattants du mouvement terroriste. Le message de l’EI est très clair: ceux qui ne sont pas avec eux sont contre eux.

Malgré tout, sa boîte mail continue à être inondée d’informations envoyées par les habitants de Raqqa, qui lui racontent les coups de fouet, les lapidations de femmes adultères, les jeunes de 16 ans qui reçoivent de l’argent en échange d’informations sur les opposants. Qui lui parlent aussi des enfants qui décapitent des poupées. Et des dernières exécutions publiques.

De nombreux opposants de l’État islamique ont été crucifiés sur la place du village Al-Naeem – “Place du ciel”. Depuis, les habitants l’ont rebaptisée “Place de la mort”. Les corps restent pendus pendants trois jours, à titre d’avertissement. Les têtes sont empalées sur les clôtures. La mort est omniprésente. Les horribles images de l’assassinat de James Goley, de Steven Sotloff et David Haines ont fait le tour du monde, mais c’est le même (horrible) sort qui attend les journalistes irakiens et syriens.

“La plupart des habitants s’enfuient ou s’enferment à l’intérieur des maisons, de crainte de faire quelque chose de mal” raconte Mohammed. “Les autres sortent uniquement pour les exécutions publiques, ils se sont résignés. C’est tout simplement incompréhensible. C’est encore pire que ce que les médias peuvent imaginer.”

Brigades féminines

La première mesure prise par les combattants de l’EI lorsqu’ils conquièrent une ville, c’est d’afficher des panneaux rappelant les règles de la charia. Ces posters et ces tracts racontent aux femmes, d’une manière quasi poétique, comment elles doivent se comporter à la maison: couvertes de la tête aux pieds, le visage entièrement caché derrière un voile. La milice Khansa, une brigade féminine, a été spécialement mise sur pied pour vérifier si ces règles comportementales et vestimentaires étaient bien respectées. “Si le niqab est bien placé, si elles ne parlent pas trop fort, ou si elles ne sont pas en compagnie d’autres hommes que leur époux. C’est ce type de choses que les brigades vérifient”, raconte Fares. Ces femmes armées parcourent la ville, à la recherche de contrevenants. La milice comprend beaucoup de femmes étrangères. D’après les activistes, elles sont très “dures, dénigrantes et asociales, en particulier envers les Syriennes. Pendant une descente dans une école secondaire pour filles, par exemple, plusieurs élèves ont été arrêtées parce que leur niqab était trop transparent, leurs sourcils étaient visibles ou parce qu’elles portaient des épingles à cheveux de couleur sous leur voile. Toutes les jeunes filles prises en défaut ont reçu trente coups de fouet.”

L’arrivée de l’État islamique à Raqqa est également visible dans les rues: les églises ont été transformées en mosquées et le patrimoine “païen” détruit. La plupart des chrétiens ont fui la ville depuis longtemps, par crainte de poursuites. Une journaliste syrienne estime qu’il ne reste que cinq familles parmi les centaines qui vivaient ici. Les Alaouites sont tous partis. “Les chrétiens de Raqqa font semblant d’être musulmans. L’EI a déclaré qu’ils pouvaient rester moyennant le paiement d’une taxe spéciale, mais personne ne les croit.”

Camps d’enfants

Dans la vie sociale, les hommes et les femmes vivent entièrement séparés. Fares regrette le temps d’avant la révolution, où il pouvait encore se rendre au café à Raqqa, avec des amis – hommes et femmes – et discuter pendant des heures de l’avenir de la Syrie. Ces amis ont tous disparu. De tous ceux qui ont fui, la personne qui lui manque le plus est son ancienne petite amie. “Après qu’elle ait quitté le pays pour la Turquie, je n’ai plus eu de nouvelles. Il est possible qu’elle soit morte”, raconte le jeune Syrien. “Dans tous les cas, toute forme de joie a disparu de cette ville: musique, art et culture, le flirt en rue…”

Mais la vie dans l’État islamique va plus loin que la dure répression. Elle s’attaque aussi à l’enseignement. Au début de la nouvelle année scolaire, l’État islamique à Mosul en Irak a demandé “que l’on enseigne les sciences religieuses et que l’on remplace la science corrompue par des programmes islamistes.”

Dans la pratique, cela signifie que tous les cours d’art, de musique, d’histoire, de géographie, d’éducation civique, de philosophie, de sociologie et de psychologie ont été supprimés. Les professeurs de mathématiques et de biologie ne peuvent plus discuter de sujets comme la démocratie, l’évolution et les élections. Et les leçons d’arabe, qui comprennent la poésie et la littérature arabes, sont maintenant truffées de textes religieux.

Mais l’idéologie de l’État islamique n’est pas uniquement enseignée dans les écoles et les mosquées. “Les populations pauvres reçoivent de l’argent pour envoyer leurs enfants dans des camps militaires de l’EI, où ils sont formés pour devenir des “soldats d’Allah”. Il y a aussi des enfants qui disparaissent, et que l’on retrouve finalement dans ces camps”, explique Mohammed. Il parle d’endoctrinement et de lavage de cerveau. Les petits s’entraînent en décapitant des poupées. Ils doivent répéter des phrases criant leur haine pour leurs ennemis: les infidèles. S’ils le font correctement, ils sont applaudis.

Propagande EI

Les récits des habitants de Raqqa contrastent de manière frappante avec les images de propagande diffusées par l’EI dans le reste du monde, à savoir que leur État est un paradis pour les djihadistes du monde entier. Sur les photos qu’ils diffusent sur les réseaux sociaux, on voit des militants en train de distribuer des frigos et de la nourriture, et de nettoyer les rues. Pour augmenter la sécurité alimentaire, une association de consommateurs islamistes aurait même été mise en place pour contrôler les prix et la qualité de la nourriture. Il existerait aussi une organisation (Sahem Al Yatim) qui s’occupe du recensement des habitants et qui distribue de la nourriture.

Mohammed déteste cette propagande, qu’il démolit d’un coup: “Ces enfants n’ont reçu qu’une seule fois à manger. Cette opération a été filmée et diffusée sur internet par les fans de l’EI. J’en suis scandalisé.”

L’EI ne laisse passer aucune occasion de promouvoir son système de santé publique. Par exemple, les logos des hôpitaux existants ont été remplacés par le pavillon noir et blanc – très reconnaissable – de l’EI, et de nouveaux hôpitaux ont été construits.

Djihadistes impressionnés

L’État islamique est porté aux nues par les djihadistes. Un combattant EI de nationalité néerlandaise habite à Raqqa depuis quelques semaines. Après la publication des mises à jour sur Twitter sur le repas du soir (avec frites) et les dernières victoires de l’EI sur les peshmergas kurdes, il aime parler de la “mise en place de la structure étatique” en Syrie et en Irak: “Je suis impressionné. C’est un véritable État. Les infrastructures sont reconstruites, des prix des matériaux de base sont maintenus à un bas niveau, et on construit de nouveaux hôpitaux. Les institutions de soins de santé sont bien gérées. On n’est pas autorisé à y entrer avec des armes. L’hygiène est présente de A à Z. Ils ont pensé à tout”, raconte-t-il fièrement.

Sur Facebook, une djihadiste européenne raconte ce qui attend les moudjahidines dans l’État islamique: une maison, de l’eau, de l’électricité, des soins de santé, des allocations sociales et de la nourriture. Le tout offert gratuitement. Il suffit de prendre un ticket d’avion pour la Turquie, et on vous fait traverser la frontière en douce. “Pendant la prière, tout est fermé: les gens prient dans la rue. Il y a aussi de nombreux mariages mixtes et des métis. Ici, le racisme n’existe pas”, écrit-elle sur sa page Facebook. Elle n’est pas la seule djihadiste étrangère. Avec l’argent du pétrole irakien et syrien, le groupe a réussi à attirer encore plus de combattants étrangers. D’après l’observatoire syrien des droits de l’homme, le groupe terroriste comptait 6.300 nouveaux combattants en juillet.

Certaines sources racontent que les combattants syriens recevraient 400 dollars par mois, plus 50 dollars par enfant, et 100 dollars par femme. Les étrangers recevraient 400 dollars de plus par mois. Pour les Syriens, les djihadistes étrangers sont une épine dans le pied. Tant Fares qu’Abu Mohammed (“ce n’est pas un État, c’est une occupation”) admettent qu’il y a peu de contacts entre la population locale et “daesh”, comme on appelle l’EI dans le monde arabe.

“Pour les djihadistes étrangers, cela peut ressembler à un rêve, mais pour moi c’est un cauchemar. Je n’ai plus d’avenir. Je n’espère qu’une chose, c’est d’avoir la chance de connaître encore, d’une manière ou d’une autre, quelques beaux moments avant de mourir” raconte Fares, le coeur lourd. Il était étudiant en littérature au moment où la guerre civile a éclaté. Actuellement, le danger est omniprésent. L’armée syrienne le recherche parce qu’il n’a pas fait son service militaire et l’EI se demande qui, à Raqqa, parle à la presse occidentale. Même si le jeune Syrien est prudent dans ses contacts, il a peur. Car qu’adviendra-t-il s’ils apprennent que c’est lui qui transmet ces informations?

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